jeu. Juil 25th, 2024

En 1991, Luc Jacquet partait pour sa première mission en Antarctique. Trente ans plus tard, il revient là où tout a commencé pour lui. Une invitation au voyage au cœur d’une nature sauvage et grandiose qui n’a jamais cessé de fasciner les hommes et d’attirer les plus grandsexplorateurs.

30 ans de voyages vers le grand Sud

Les hasards du calendrier ont voulu que cet hiver 2021, j’ai effectué deux voyages enAntarctique. Un anniversaire ! J’ai réalisé que jour pour jour, il y a 30 ans, je partais pour ma première mission en Terre Adélie. Depuis 1991, j’ai passé pratiquement 4 ans de séjours cumulés dans cette partie du monde. Pourquoi une telle attirance ? Le monde est si vaste…

Le virus de l’Antarctique

Les Anglais ont nommé cette addiction l’« Antarctic bite ». L’immense majorité des voyageurs qui sont partis là-bas l’ont contractée, des premiers baleiniers-découvreurs en 1840, aux scientifiques, aux visiteurs qui fréquentent ces lieux de nos jours. Comme tous mes compagnons d’épopée polaire, je suis incapable d’expliquer par des mots cette addiction qui nous attire et réattire immanquablement vers ces terres pourtant si hostiles et éloignées.

Un road-movie de la Patagonie au Pôle Sud

J’ai voulu partager ma réflexion sur cet étrange charme à travers une forme filmique très personnelle mêlant poésie et récit intérieur pour tenter de partager au plus juste ce curieux magnétisme, au plus près des émotions à destination de ceux qui n’auront jamais la chance (selon moi) de fouler ces terres extrêmes.

Cap au 180 !

Tel est l’ordre que donnent tous les capitaines des bateaux qui appareillent vers le grand Sud. Comme l’aiguille d’une boussole, notre voyage est une ligne droite imaginaire qui démarre sous des tours mythiques et sauvages, les Torres del Paine en Patagonie chilienne jusqu’au pôle, « sommet » et but de ce voyage. Apologie de l’errance En réalité ce voyage est un vagabondage, un florilège d’instants filmés sur des lieux emblématiques visités durant ces trente ans de fièvre australe, associés, au hasard, quand une lumière, une rencontre, décident de la halte et du déclenchement du moteur de la caméra. Ici est maintenant. Nous nous sommes offert le luxe du « ici et maintenant » plutôt que les œillères de « làbas à tout prix ». Parenthèse si rare pour une équipe de tournage qui a usuellement pour loi d’airain le respect de son plan de travail. On sait tous que l’intérêt d’un voyage ne réside pas dans l’accomplissement de son but mais dans le trajet qu’il nous propose.

L’ANTARCTIQUE, UNE QUETE D’ABSOLU

« Hommes requis pour voyage périlleux, bas salaires, froid intense, longs mois de ténèbres. Danger constant, retour douteux. Honneur et célébrité en cas de succès. » Voilà le texte bref publié dans la presse par l’explorateur irlandais Ernest Shackleton pour recruter ses collaborateurs, qui annonce clairement la couleur. Le RSS (Royal Research Ship) Discovery quitte Londres le 31 juillet 1901 et rejoint la côte antarctique le 8 janvier 1902. Le périple est écourté pour l’aventurier dont l’état de santé se dégrade au fil des jours de marche dans des conditions météorologiques très éprouvantes. Nombreux sont ceux qui lui ont emboîté le pas, aussi téméraires que déterminés, n’hésitant pas à prendre tous les risques afin de satisfaire leur soif de découverte, de dépaysement et de conquête. Ainsi, à la même époque, le Français JeanBaptiste Charcot embarque à bord d’un trois-mâts bâti à Saint-Malo pour hiverner sur l’îleWandel. Il rapporte en métropole 75 caisses d’observations, de notes, de mesures et de collections destinées au Muséum national d’Histoire naturelle. Il déclare alors, ému : « D’où vient cette étrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, qu’après en être revenu on oublie les fatigues, morales et physiques, pour ne songer qu’à retourner vers elles ? D’où vient le charme inouï de ces contrées pourtant désertes et terrifiantes ? Est-ce le plaisir del’inconnu, la griserie de la lutte et de l’effort pour y parvenir et y vivre, l’orgueil de tenter et fairece que d’autres ne font pas, la douceur d’être loin des petitesses et des mesquineries ? Un peu de tout cela, mais autre chose aussi. » Luc Jacquet confirme. Son addiction est telle qu’il a multiplié les allers et retours. Quatre « portes » mènent à l’Antarctique, qu’il a toutes pratiquées : la Nouvelle-Zélande, l’Australie, l’Afrique du Sud et celle qu’il préfère, la Patagonie. « La Terre de Feu, le Cap Horn, le détroit de Magellan sont des endroits mythiques restés sauvages, murmure-t-il. Ce que je vois, mes prédécesseurs l’ont aussi vu. Au départ, le Pôle Sud était surnommé Terra Incognita, dessiné sur les cartes avec ses habitants s’épanouissant soi-disant dans des conditions idylliques au sein d’une contrée paradisiaque. Sauf que personne n’y avait jamais mis les pieds ! Cette fiction a duré des siècles. » Pendant l’Antiquité, les Grecs dont le philosophe Aristote estiment que notre planète est une sphère symétrique ayant un point d’équilibre de part et d’autre de l’équateur, le pivot. L’astronome Ptolémée est persuadé de l’existence d’un endroit utopique, qu’il pense relié aux autres continents. Une hypothèse qui est réfutée par les navigateurs au XVème siècle qui dépassent le cap de Bonne-Espérance. En 1520, Fernand de Magellan constate un détroit difficile à franchir au sud de l’Amérique, au-delà duquel le climat devient subitement glacial. En 1774, James Cook s’aperçoit que la Terra Incognita est un fantasme en atteignant pour la première fois le cercle polaire. La page demeure blanche jusqu’en 1819 avec la découverte des Iles Shetland du Sud par un dénommé Smith puis une succession d’expéditions dans les années 1840 qui rétablissent les véritables contours sur le planisphère. « Un événement récent dans la réalité de la géographie de notre monde », admet Luc Jacquet. Mettant un terme aux mythes et aux spéculations qui enflammaient l’imaginaire collectif. Avec sa superficie de 14 millions de kilomètres carrés, l’Antarctique est une terre de paix et de sciencedont il faut protéger la biodiversité et le statut unique établi par le traité de Madrid en 1991. « Ce lieu a la force d’attraction des choses inaccessibles qui appellent l’homme à s’engager avec passion, note Jean-Louis Etienne. Ainsi ne revient-on jamais le même d’un long séjour sur le continent blanc. Dans cet univers sans repère, sans odeur, sans couleur autre que le bleu et leblanc, sans bruit autre que celui du vent, dans ce monde d’une infinie pauvreté sensorielle,l’homme n’a pas d’autre issue que d’apprendre à s’apprivoiser lui-même. »

ENTRETIEN AVEC LUC JACQUET

Dans quelles circonstances êtes-vous tombé amoureux de l’Antarctique ? J’ai découvert le continent magnétique en 1991 lors d’un séjour scientifique. J’ai passé quatorze mois sur la base française Dumont d’Urville en qualité d’ornithologue, d’agent de terrain pour des programmes de recherches du CNRS. A la faculté de Lyon où je poursuivais des études d’écologie, j’ai lu une petite annonce cherchant des volontaires pour partir plus d’un an en Antarctique et j’ai eu la chance d’être sélectionné. Je vivais à l’époque dans le sud du Jura, je pratiquais beaucoup le ski de fond, j’aimais la montagne, le froid ne me dérangeait pas. Je n’avais jamais imaginé une seule seconde que j’irais au Pôle Sud une fois dans ma vie, d’ailleurs je n’y pensais même pas. J’ai effectué une formation et quitté la France à tout juste 23 ans, lagrande aventure commençait. Déjà, le trajet était homérique : Paris-Singapour-Sydney-Hobart. Ensuite, j’ai embarqué sur l’Astrolabe, célèbre navire brise-glaces et ravitailleur qui assurait latraversée, fiable mais affreusement instable. On le surnommait « le gastrolabe » tant le périple était, disons, agité. Du coup, j’appréhendais. Avec le temps, j’ai appris à l’apprivoiser. La litanie est la même à chaque fois : la descente inexorable vers le sud avec des moments incontournables comme les quarantièmes rugissants, la haute mer, les très grosses vagues, les oiseaux qui nous accompagnent dont les albatros, les icebergs qui dérivent. Je me souviens très nettement de l’arrivée du bateau. On est préparé mais quand on y est enfin on hallucine à cause du manque de repères.

Vous étiez dans un isolement complet ?

Il faut imaginer une rencontre entre la base militaire et le campus universitaire. On a passé l’hiver à 35 personnes, on formait une petite communauté. A l’époque, pas de mixité, il n’y avait que des hommes. L’expérience de cette micro-société est très agréable, on découvre le métier desautres et on échange constamment puisqu’on est interdépendants. Un excellent apprentissage,mais ce n’est pas la Lune non plus. On était sur la côte avec de la vie aux alentours. Ceux quiséjournent à Vostok ou à la station Concordia n’ont pas le même ressenti car il n’y a rien du tout,que du blanc avec une température qui descend à -90°C et qui les empêche de sortir. Alors ouiles conditions sont rudes l’hiver mais pas au niveau de ceux qui s’aventurent plus en profondeur sur le continent. On a deux heures de jour, comparé aux gars qui subissent jusqu’à cinq moisd’obscurité et voient leur cycle perturbé. Ils sont obligés de s’astreindre à des routines trèsparticulières. En 1991, j’ai ainsi vécu un moment incroyable, fondateur et je suis reparti en medisant que je voulais revenir.

Et si on tombe malade ou on se blesse ?

Il y a un hôpital de campagne avec un médecin qui peut pratiquer des soins dentaires ou mêmele cas échéant une appendicite. A l’époque, il n’y avait pas internet, le téléphone et le faxcoûtaient une fortune, on avait comme relation avec le monde extérieur un télex de 140 signespar semaine pour donner des nouvelles. Le précurseur du tweet ! Aujourd’hui, on communiqueplus facilement grâce aux avancées technologiques, Skype, WhatsApp et Facetime. Avec lesatellite, on a le wifi dans les bases ! Avant, on était enfermé, je me demande si ce n’était pasmieux comme ça. Car on n’avait pas trop le choix.

L’Antarctique, ça se mérite ?

Oh que oui ! Cinq, six jours de mer minimum pour descendre en Terre Adélie. J’ai aussi connudes traversées très calmes. Mais il y a des jours où on ne fait vraiment pas le malin dans lebateau… J’y suis allé en 1991, 1993, 1995, 1999, deux fois en 2003 pour La Marche de l’Empereur, une fois en 2015 pour L’Empereur. Je me suis rendu sur le continent deux fois, en péninsule antarctique, dans les terres australes, sur les îles Saint-Paul et Nouvelle-Amsterdam,Heard, Crozet, Kerguelen… Je dirais une quinzaine de fois en tout, j’ai un peu perdu le fil. Le plus violent fut à Vostok et le Pôle en 2014 pour La Glace et le Ciel. J’avais le mal de l’altitude : souffle bref, maux de tête, insomnies, nausées, vertiges et le moindre effort m’était pénible.

Parmi les autres moyens de transport, j’ai expérimenté l’avion-cargo, assis à l’arrière avec des bouchons d’oreilles parce que cela génère un boucan du diable, le fret au milieu, et il atterrit sur une piste de glace. Mais tout dépend des conditions météo. Et téméraire j’ai embarqué à bord d’un voilier. Là, on n’est vraiment pas grand-chose. Parfois, il exécute un tour complet à cause de la houle ! On est malade parce qu’on angoisse, on ne quitte pas son lit et on mange peu pour limiter les dégâts. Avec le temps, j’ai appris à aimer la pleine mer, la navigation. Il faut se laisser porter. Et je suis toujours entouré de gens expérimentés. La Marche de l’Empereur vous a permis de remporter l’Oscar du Meilleur Documentaire en 2006.

Quels souvenirs gardez-vous de cette aventure inoubliable ?

Le projet est né lors de mon premier hivernage avec les manchots empereurs puis l’idée a fait son chemin. J’étais tous les jours à les observer et à les étudier. J’ai fait mes premières images 35 mm, Le Congrès des pingouins. Ce fut une double révélation : une attirance assez folle pour ces bestioles ainsi que la découverte du plaisir de filmer. Ma vie a basculé. J’ai su alors que je ne serais pas scientifique mais réalisateur. Ces animaux méritaient mieux qu’un documentaire descriptif, factuel et numérique, cela aurait été un gâchis car ils véhiculent tellement d’émotions. L’envie a émergé.

Je suis retourné pour aiguiser cette idée et effectuer les repérages. J’avais la volonté de trouver une voix originale pour raconter la nature. J’ai rencontré les bons interlocuteurs qui m’ont soutenu dans ce projet. Je suis entré par la grande porte du cinéma par effraction avec une innocence et une naïveté absolues. Je tourne en suivant mon instinct, comme je peux. Je ne suis pas un érudit alors j’appréhende les choses à ma façon. Ce genre de phénomène étourdissant arrive une fois dans une vie. Le succès mondial a été ahurissant. Je me rappelle quand j’étais dans le désert de Gobi au milieu des éleveurs de chèvres cachemires, j’ai signé des autographes ! Je n’ai toujours pas compris ce qui est arrivé, en tout cas c’était puissant.

Comment est né Voyage au Pôle Sud ?

On sortait du Covid, j’en ai souffert car j’avais un projet en Extrême-Orient russe qui a été mis en stand-by, j’ai été malmené pendant cette période. On m’a proposé de repartir en Antarctique,j’ai répondu oui tout de suite. Mais il fallait que ce nouveau déplacement ait du sens. Jour pour jour, c’était le trentième anniversaire de mon tout premier séjour en Antarctique. J’ai pratiqué une introspection, je me suis dit le monde est vaste, il y a des tonnes de choses à raconter, pourtant dès qu’on m’offre une place sur un bateau je saute dedans. J’ai alors eu l’idée de me concentrer sur l’addiction que provoque le continent magnétique. Et je voulais partager mon voyage. D’ordinaire, on montre au spectateur ce qu’on a tourné, pas le chemin parcouru en amont, pas les coulisses.

Là, je me concentre sur le rite initiatique qui se répète à l’infini et qui nous amène dans un état particulier, l’état polaire. On part loin de chez nous, loin des gens qu’on aime, pour longtemps, quand on essaie d’expliquer ce qu’on a vécu on passe un peu pour des Martiens. Voilà trente ans que j’échouais à transmettre cette expérience alors je me suis lancé. L’occasion aussi de dispenser ma réflexion sur la situation de la planète. Le point de vue devait être personnel pour communiquer au public l’indescriptible, l’émotionnel, l’éblouissement. On s’est envolé pour un premier voyage de repérages en octobre 2021. On s’est tout autorisé, ce qui est rare aujourd’hui. Quelle jubilation ! J’ai insufflé une forme de nostalgie sans dater les images, senti que le noir et blanc allait proposer une esthétique puissante. On a fait avec ce que la nature nous donnait. J’ai encore ressenti cette attraction inexplicable, quasi religieuse.

Quelle image vous a particulièrement marquée ?

La forêt brûlée en Patagonie à Torres del Paine, qui m’a évoqué les sculptures d’un artiste brésilien, Frans Krajcberg. J’ai été saisi par la dimension esthétique et pathétique. Une métaphore pour dire les ravages de l’être humain. Les arbres avaient des formes assez étonnantes, j’y voyais des visages. J’ai compris que cela allait expliquer notre relation monstrueuse au carbone, la qualité éphémère de la vie humaine par rapport à la constance desarbres. On a filmé de manière opportune tout du long du séjour. On a ensuite fabriqué un teaserde vingt minutes et les partenaires sont arrivés. Au lieu de rédiger un scénario, j’ai eu la chance de bénéficier de moyens logistiques pour démontrer qu’un long métrage pouvait naître d’autre chose. S’il avait suivi le tropisme normal, il n’aurait jamais existé. On est retourné tourner l’année dernière. On a tracé une ligne droite entre la Patagonie et le Pôle Sud, sans varier. Chaque arrêt du bateau a été optimisé, chaque circonstance a été exploitée. Il s’agit d’un film de maturité, je savais où j’allais tout en n’ayant aucune certitude. Il faut avoir acquis un peu de confiance en soi et ne pas subir de pression non plus. La Terre de Feu, la Patagonie, le Cap Horn et un voyage sur le continent à la base Princesse Elizabeth, à l’intérieur des terres. On y fait des tests d’énergies renouvelables. L’environnement est extrêmement beau : il y a des pics granitiques qui émergent de la masse glaciaire. La météo a été variée, du soleil aux chutes de neige. Le choix du noir et blanc est audacieux… Ce film opère une dissolution littérale vers le blanc.

On est attiré par l’aimant qu’est le pôle sud et on y disparaît métaphoriquement et pour certains concrètement hélas. On a cherché lewhiteout ; quand le brouillard tombe, on n’a plus aucun repère, une expérience dingue. Aujourd’hui, on voit tellement d’images en continu sur les réseaux sociaux, à la télévision, en flux tendu, en libre accès. J’appartiens à la génération qui a découvert les merveilles de la natureavec les documentaires du commandant Cousteau. L’idée de montrer des images inédites est arrivée à son terme depuis bien longtemps avec le progrès des outils de communication. Alors je revendique de faire du cinéma, de partager mes émotions dans un geste artistique, pas encyclopédique. Je n’ai pas eu peur de la radicalité et de l’abstraction par endroits, on aurait pu aller encore plus loin dans l’expérimental. Mais on est resté sur un prototype qui soit partageable avec le plus grand nombre. Vous esquissez aussi un autoportrait car vous êtes le narrateur et en outre vous apparaissez à l’écran. Un moyen de me raconter aussi. Je ne crois pas aux films qui n’ont pas de point de vue. On a besoin aussi d’un rapport à la silhouette humaine dans les paysages démesurés de l’Antarctique.

Donc je me suis dévoué pour devenir un passeur. Et surtout pas quelqu’un de fier et d’autosatisfait, l’écueil à éviter. Voyage au Pôle Sud n’avait d’intérêt que s’il était personnel. Il fallait de l’assurance et du recul, j’ai sauté le pas. Peut-être que si j’avais tourné de façon « classique », j’aurais sûrement mis un comédien à ma place… On a fait en sorte que mon personnage ne soit pas trop présent, qu’il reste éthéré et ne devienne ni quotidien ni trivial. Je prends la parole au nom de tous ceux qui ont succombé à cette addiction à l’Antarctique en puisant dans ma propre expérience. C’est plus grand que nous. Le voyage et le désir de conquête sommeillent en nous. Partir vers l’inconnu pour vivre des choses incroyables, quels bénéfices on en tire ? Et comment on donne l’alerte ? Aujourd’hui, les paysages n’ont plus d’importance, seule leur rentabilité prévaut. Moi, j’ai besoin de célébrer leur beauté. Il n’y a pas que l’utilité qui compte, la poésie et l’évasion sont vitales, comme le fait de se confronter à une nature décemment en bonne santé. L’Antarctique est un bon endroit pour cela.

Les images se suffisent à elles-mêmes pour évoquer le réchauffement climatique ?

Quand j’ai tourné La Glace et le Ciel (2015), une grande partie de l’humanité restait à convaincre qu’il était en train de se passer quelque chose. Pas mal de gens n’avaient pas envie de voir et pas envie d’entendre. Huit ans plus tard, le phénomène est omniprésent, il y a des jeunes qui parlent d’éco-anxiété, les thermomètres s’affolent complètement. Claude Lorius (glaciologue) avait prédit tout ce qui allait survenir. Ma situation aujourd’hui ? J’ai essayé de faire le job, de tirer la sonnette d’alarme, d’être le porte-parole des scientifiques à l’époque, je ne sais pas si on a été écoutés mais on n’a pas réussi à changer le monde, je me rends à l’évidence. Notre société aurait pu muter vers quelque chose de tout à fait enthousiasmant en développant des technologies adéquates. Ce n’était pas la préoccupation du moment. Je vis avec cela, mon film n’est pas militant. Maintenant les consciences sont averties, je m’en suis rendu compte au Festival de Locarno, qui a organisé l’avant-première internationale. Les deux pôles sont touchés violemment. Quand je me balade dans un endroit où le glacier a disparu, je le prends de manière personnelle, je me demande pourquoi je n’ai pas réussi à modifier les choses à temps. J’ai contribué à sensibiliser l’opinion publique mais malheureusement pas assez.

Qu’avez-vous ressenti en vous retrouvant sur « le balcon du monde » ?

Ça relève de l’overview effect décrit par les spationautes quand ils observent leur planète si petite et fragile qui flotte dans l’espace, ils sont saisis par une empathie assez forte. En Antarctique avec peu de stimuli, on a déjà ce sentiment de scrutateur, de détachement du monde. On n’est plus tout à fait sur la planète Terre. Les manchots empereurs, j’ai une chance hallucinante de les côtoyer, un privilège incroyable. Quel être humain a vu son destin influencé par une espèce sauvage ? J’ai une vie d’une richesse invraisemblable grâce à eux, je leur paie un tribut et c’est la moindre des choses. Je me suis attaché à eux, l’Antarctique est l’endroit sur la planète où je suis resté sédentaire le plus longtemps. Leur familiarité est un cadeau. Ils n’ont pas peur de nous, ils sont curieux de nous, ils viennent nous voir. Nous devons prendre nos responsabilités durant ces interactions avec eux. Ils s’approchent pour titiller mon bonnet, je me ,couche et je les laisse faire.

Puis ils repartent. Ma fille aînée Louise m’a accompagné. Lorsqu’on s’est retrouvés face aux manchots, elle a passé sur son téléphone la musique d’Emilie Simon pour la bande originale de La Marche de l’Empereur. Enorme émotion. Plus je vieillis, plus ils m’émerveillent. On est en train de mettre en danger cette espèce au point de la rayer de la carte dans cinquante ans car elle est dépendante de la glace de mer qui se réduit à peau de chagrin. Cette idée m’est insupportable. J’ignore comment on peut redresser la barre. Céder au désespoir, c’est la pire des choses. Notre espèce a relevé des défis colossaux, a été confrontée à l’adversité et a réussi à s’en sortir. Il faut continuer de se battre et de convaincre pour qu’on s’accorde un peu de futur.

Avez-vous connu des péripéties ?

Je suis passé à travers la banquise, un des dangers quand on se promène dessus en plein hiver avec la neige qui recouvre les trous creusés par les phoques. Le piège ! On marche tranquillement et on se retrouve jusqu’à mi-taille dans la flotte. Il n’y a pas d’autre solution que de rentrer au plus vite et de se changer. Cela m’est arrivé plusieurs fois. On doit toujours rester vigilant, on sait très bien ce qu’il ne faut pas faire. Ça peut aller tellement vite. Je me souviens avoir été bloqué dans le passé dans des caravanes d’expédition sur le continent pendant cinq jours à cause du blizzard. On avait installé les toilettes dans un des véhicules en face. Je me rappelle être sorti en direction des WC par -30°C, il y avait quatre et cinq mètres entre chaque caravane, le whiteout était si dense que je me suis égaré. Là, je me suis dit que si je partais dans la mauvaise direction j’étais foutu. Et c’est aussi bête que ça, je n’ai pas entrepris l’ascension en solo d’une paroi de montagne culminant à 4 000 mètres.

J’ai eu de la chance d’aller du bon côté. Une autre fois, j’ai opéré un virage à 180 degrés à mon insu. Alors oui on perd le sens de l’orientation en dépit d’un paysage familier. Donc il vaut mieux s’encorder. Je ne parle même pas des champs de crevasses qu’on traverse sans s’en rendre compte. Effroyable ! Le danger est permanent et la surveillance collective. Mais on n’est plus du temps des pionniers où les gens ne savaient pas, n’avaient pas les moyens. On a la radio, le GPS, le téléphone satellite. Des bases confortables et des engins fiables. Après, on s’en remet au destin.

Garde-t-on la notion du temps sur place ?

Déjà, le rapport jour/nuit est différent et perturbant. On apprend très vite qu’être à l’heure n’a pas d’importance, il faut rentrer vivant et par le bon chemin quand les conditions le permettent. En France, on suit son emploi du temps à la lettre et on court partout. En Antarctique, il n’y a pas non plus de référence de saisonnalité. On entre dans le temps aplati du voyage où on va supporter de longues attentes. S’il y a du vent dehors, on doit l’accepter et se résigner car c’est trop dangereux. On est soumis à une discipline de fer, on n’a pas le choix, pas d’autre alternative que d’endurer sans broncher. Cela change complètement la manière d’être. Quand le temps se détend, cela laisse un moment pour la réflexion et la méditation très important. Même une discussion peut durer car il n’y a pas de contrainte, on est attendu nulle part. Un sentiment agréable et apaisant. Ce temps va libérer notre imagination. Quand je parle à mes enfants, je m’aperçois qu’ils remplissent les temps morts avec les réseaux sociaux et les jeux vidéo. Mais devant un grand espace vide, la créativité est démultipliée et fertile. On va trouver le moyen de divaguer, de penser.

Quand le silence est aussi dense, la seule pollution sonore, ce sont les bruits qu’émet le corps, la pulsation du sang dans les oreilles, la respiration, les gargouillements du ventre, les froissements de la veste. Si on en arrive à ce point-là, cela veut dire qu’il n’y a plus rien autour. Une sacrée expérience de vie qui ramène à notre condition d’îlot de chaleur qui possède peu d’autonomie, et si on ne rejoint pas notre base, notre prise de rechargement, notre assiette de soupe, notre radiateur on va finir congelé. On a la sensation d’une telle fragilité dans un environnement pour lequel on n’est pas du tout fait. La mort blanche, on la côtoie tous les jours, les poussins empereurs tombent devant nos yeux, leur flamme s’éteint subitement. Parfois, on a affaire à de véritables hécatombes ! Quand tout est dépouillé, la moindre manifestation de vie prend une dimension considérable.

Qu’avez-vous appris sur vous-même au terme de ce voyage ?

J’ai besoin de me confronter aux éléments extrêmes pour retrouver le désir d’entreprendre. Si je suis attaché à cette pulsion, alors d’autres le sont aussi. Je dois la transmettre. Plus qu’un aventurier, je me revendique comme un artiste qui distingue une vibration, qui puise une inspiration dans le monde, et un désir irrépressible de les partager. J’ai eu le privilège de me rendre dans les endroits les plus beaux de la planète ; la moindre des choses, c’est de le dire aux autres, ceux qui sont dans des bureaux de verre ou qui vivent dans des villes sans fin. Sinon on rate quelque chose d’essentiel pour notre survie, notre évolution, notre bonheur, notre capacité à rêver et à créer. Qu’est-ce que j’ai appris ? Au final, je n’ai pas guéri de l’addiction que j’ai interrogée à travers ce film, j’ai encore des choses à aller chercher là-bas. J’y retournerai ! Le continent magnétique fait partie de moi.